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Les utopies solitaires

dimanche 24 septembre 2006, par GM

L’Internet est-il en train de réaliser l’utopie du village planétaire ? A condition alors de préserver notre faculté individuelle de rêve, de fiction, de création d’ailleurs et d’autres mondes.

L’histoire donc est jonchée d’utopies. De Platon aux grands fantasmes idéologiques du XXe siècle en passant - pour certains - par la Bible, il serait vain et fastidieux de toutes les recenser. D’aucuns confèrent à cet égard au « Robinson Crusoé » de Daniel Defoe (1719) ou aux « Voyages de Gulliver » de Jonathan Swift (1726) une importance égale à « l’Utopie » de Thomas More. Mais on peut citer également Rabelais, avec son « Abbaye de Thélème » en 1532 (« Fays ce que vouldras »), ou Charles Fourier et son Phalanstère en 1822. Puis vint Jules Verne, apportant l’univers truculent et inédit que l’on sait, avant qu’Aldous Huxley ne foudroie nos imaginaires avec « le Meilleur des mondes » en 1932, comme George Orwell annonçant en 1949 l’avènement de Big Brother dans « 1984 ».

De tous les modèles proposés, un seul aurait vraiment existé. Ainsi dit le philosophe Jean-François Revel : « La seule utopie qui ait été réellement appliquée, c’est le communisme ». Et il ajoute : « Les utopies proposent des sociétés totalitaires. » Est-ce à dire qu’avec la mort des grandes idéologies du siècle dernier, on puisse prophétiser la « fin de l’Histoire » comme le fit naguère le philosophe ou prophète américain Francis Fukuyama après la chute du Mur en 1989 ? Le verdict paraît pour le moins téméraire et hasardeux quand on sait combien la réalité a toujours plus d’imagination que la fiction, ainsi qu’en attestèrent singulièrement les attentats du 11 septembre.

Certes est-on tenté de dire aujourd’hui qu’avec l’avènement du réseau Internet, cette réalité a désormais rattrapé, voire supplanté la fiction. L’utopie s’en trouve-t-elle dès lors compromise ? Le fol idéal de la transformation du monde, comme la révolution bolchevique s’efforça de la mettre en oeuvre il y a près de cent ans, peut nous paraître en partie réalisé déjà par l’Internet. Mais Alberto Manguel, auteur du « Dictionnaire des lieux imaginaires », préfère conférer au mot « virtuel » le sens de « faux ». En ce sens, le virtuel serait devenu un univers parallèle au nôtre. « Nous sommes absolument sous contrôle, dit-il. Je suis effaré de constater que l’esprit révolutionnaire, qui était un peu la définition de l’adolescence dans ma jeunesse, n’existe plus. »

À quoi répond Pierre Lévy, philosophe canadien des mutations techniques et culturelles, qui s’exclame : « Le cyberespace est l’utopie par excellence. » Il entend par là que l’utopie par excellence, c’est l’unité de l’humanité. « C’est l’humanité qui se rencontre elle-même et qui arrête de se faire la guerre. C’est la fin des frontières. » À ses yeux, autrement dit, la multiplication des liens libres entre les individus via le web poserait les bases d’un mouvement irréversible d’unification intellectuelle, culturelle et spirituelle de l’humanité, débouchant sur l’avènement d’une société transnationale dotée d’un gouvernement mondial démocratique.

Minute, cependant. Le philosophe canadien Marshall McLuhan, analyste des médias, avait déjà évoqué ce « village planétaire » dans les années 60, mais on en attend toujours la réalisation. C’est ici que s’élève Fabrice Zimmer dans un remarquable dossier du « magazine littéraire » consacré à la renaissance de l’utopie en mai 2000. « On est de plus en plus en droit de lui préférer (ndlr : à ce « village global ») la thèse, que vérifient au demeurant les conflits récents de l’ère post-Guerre froide, de Samuel P. Huntington dans « le Choc des civilisations », selon laquelle la faillite des grands récits ne produirait nullement une pacification, mais le remplacement des anciens conflits idéologiques entre l’Est et l’Ouest par des affrontements de cultures, comme entre l’islam et le monde occidental. »

Il faut reconnaître que, de ce côté, la cause n’est gagnée pour personne. Fabrice Zimmer cite à ce propos le philosophe Jean-François Lyotard, penseur attitré de la postmodernité, qui voyait que la faillite du communisme, entre autres, ne laisserait à notre monde plus d’autre choix qu’un « libéralisme pragmatique repeint aux couleurs de la mondialisation. Tout « ailleurs » ayant disparu, toute idée même d’un ailleurs s’évanouissant, c’en serait fini pour toujours de l’utopie. »

S’il est vrai que la technique et la technostructure ont pris le pas sur les idées et les idéologies, et que cette technique relance l’idée même d’utopie comme au XIXe siècle, on peut aussi considérer, avec le même Fabrice Zimmer, que les grandes utopies sociales et culturelles du milieu des années 1960 - l’écologie, le féminisme, la démocratie autogestionnaire dans le monde industriel ou l’attrait croissant pour la philosophie orientale - ont « recyclé au début des années 80 un terreau utopique laissé en héritage par les décennies précédentes ». Tout cela forme un peu le tissu même du mouvement dit "New Age" et de l’Ère du Verseau en même temps.

Force est de voir, par ailleurs, que la guérilla ou le terrorisme inspirés naguère par les grands systèmes idéologiques ont aujourd’hui quasiment abdiqué toute prétention politique pour se confiner dans un nihilisme mafieux où les revenus de la drogue financent l’achat d’armes, jusqu’à la constitution d’arsenaux de destruction massive - nucléaire, bactériologique ou chimique - édifiés le plus souvent sous couvert de quelque guerre sainte.

À part quoi, le puissant philosophe allemand Peter Sloterdijk observe que les utopies collectives sont désormais remplacées par des utopies individuelles, sortes de rêves éveillés. « Car, il y a vingt ans encore, l’utopie représentait une notion très problématique : aux yeux des classes moyennes, bourgeoises ou conservatrices, le mot contenait surtout le reproche d’avoir manqué au respect de la « réalité ». Or, aujourd’hui, il a plutôt la tonalité positive de ce que le mot « rêve » exprimait autrefois. »

S’il faut convenir que les utopies des « sixties » ont désormais vécu, l’écrivain Michel Le Bris nous invite à quelque discernement. D’abord, certes, il interroge un certain discours dominant : « Vais-je finir en vieillard morose, et sentencieux ? Dans mes périodes de morosité, quand le fond de l’air intellectuel me paraît devenu irrespirable, il m’arrive de penser que nous avons été la dernière génération à avoir osé rêver. Pour le meilleur et pour le pire. Pour le pire, répète l’époque sur tous les tons. Finies aujourd’hui les utopies ! »

Or, que les utopies politiques soient mortes, c’est pour lui affaire entendue. Mais l’effervescence créatrice de la « contre-culture », en revanche, ne s’est pas éteinte pour autant. « Deux rapports possibles, donc, à l’utopie : ou bien l’on en veut faire article de dogme, définition rationnelle s’imposant à tous du meilleur des mondes, ou bien on la vit comme fictions, foisonnement de rêves, de révoltes, créations de nouveaux mondes, projection vers l’Ailleurs pour briser continûment la gangue du présent : nos fictions, en somme, notre puissance créatrice, l’élan de nos révoltes contre les prétentions des dogmatismes. » Et il conclut sans équivoque : « L’utopie toujours nécessaire, n’en déplaise aux maîtres penseurs. »



Voir en ligne : Wikipedia.org

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