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L’ultime utopie, la non-violence

jeudi 23 novembre 2006, par GM

La paix reste une grande cause. Si elle n’est actuellement qu’une non-réalité, elle est une idée utile pour l’avenir de la nature et de l’homme...


Nous sommes des nomades. Capables du meilleur et du pire. Nous cherchons le mirage au-delà de l’oasis. Les utopies font partie de nous-mêmes. Et quand nous n’en avons plus, nous devenons des sédentaires dans l’action et la pensée.
Notre liberté reste imparfaite, puisque l’homme ne trouve guère l’équilibre entre son individualité et la collectivité. L’équi-dignité - que je préfère au mot égalité - reste bafouée entre les riches et les pauvres. La fraternité est omniprésente comme omniabsente. L’éternité reste introuvable, personne n’en revient pour la décrire.

Pour moi l’ultime utopie est la non-violence, qui pourrait nous amener une paix, une sécurité et un bien-être, même imparfaits. « I’ve a dream ». J’avais 15 ans. Le rêve qui a coûté la vie à Martin Luther King et tant d’autres activistes de la non-violence. Ces paroles ont marqué mon adolescence qui se préparait à la révolte en ce début de mai 68. Ma propre vie a été marquée par la violence mais aussi par de grands gestes d’humanité et de courage. La chirurgie de guerre, l’expérience politique, un père trop tôt disparu.

La paix n’existe pas, elle est. Or, nos vies sont un cessez-le-feu permanent, un combat pour et contre soi-même, entre clans, dans une famille, une communauté, un état, une religion, une entreprise. On nous prédit même un clash de cultures, ce à quoi je crois moins.

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A l’issue d’une vie de victoires et défaites, nous pouvons mourir en paix... Après quoi on verra si la terre promise procure la paix éternelle. Et cependant, chaque jour des gens se souhaitent la paix, se serrent la main, se caressent ou se donnent un bisou. La paix reste une grande cause. Si elle n’est actuellement qu’une « non-réalité », elle est une idée utile pour l’avenir de la nature et de l’homme. Et tant que Dieu nous la souhaite, pourquoi pas ?

A vrai dire, la non-violence, je ne l’ai découverte que récemment. J’en ai identifié trois conditions nécessaires. La première est la paix avec soi-même. La seconde est d’en faire une pratique journalière. La dernière est qu’on en témoigne. « Aime-toi comme ton prochain » n’est pas un message de charité ou de solidarité, mais le message de la paix. Si l’utopie ne s’applique qu’aux autres, elle devient inefficace, voire dangereuse car moralisante et totalitaire. L’utopie non-violente débute par sa propre renaissance dans la parole, le regard, le geste, la pensée. Du matin au soir.

Quand je m’évertue à être non-violent, je ne suis pas pour autant pacifiste. La différence entre pacifisme et non-violence active réside dans l’attitude et l’intention. Le pacifiste exige la non-violence chez et pour l’autre, le non-violent l’exige d’abord pour soi et en témoigne ensuite. Le pacifiste pur et dur refuse toute forme de violence, le non-violent l’admet dans certaines circonstances. La violence dissuasive, jamais offensive. Je milite à ma façon pour la paix, mais j’ai été témoin de génocides et crimes génocidaires, de massacres d’innocents, d’oppression ultra-violente de communautés entières. Je ne peux qu’encore et toujours me révolter devant cette diplomatie complice de non-assistance à personnes en danger. Le Darfour en fournit le tantième exemple après le « plus jamais ça » qui est devenu le mensonge le plus populaire de cette fameuse communauté internationale. Parfois, il faut violemment dissuader les bourreaux. C’est un devoir de responsabilité. L’assistance vitale n’en sera que facilitée.

Agresser vient du mot « ad-gradi », marcher vers l’autre afin d’affirmer sa propre identité, s’émanciper. Un manque d’agressivité peut nous refouler vers la frustration et l’amertume, nous faire perdre le contrôle du mot qui blesse, le coup qui frappe et tue.

La résistance non-violente, la désobéissance civile, la grève de la faim, la manifestation pacifique, le pamphlet sont des dynamiques. Sans dynamite. La rancune, la jalousie, l’obéissance béate, la médiocrité servile sont des paralysies, qui provoquent des convulsions violentes. Elles empêchent d’exprimer son désaccord, voire sa colère vis-à-vis de celui ou celle qui en semble la cause. Ignorer l’autre que l’on déteste est le violer.

Par des cours et des rencontres, j’ai appris comment transcender un conflit. Quelques jours de sessions suffisent à vous conscientiser et vous transformer. Nous y découvrons un autre modèle de relation, « la relation équivalente ». Car le modèle qui prévaut dans l’attitude des êtres vivants est la « relation Majeure-mineure » (M-m). L’homo « sapiens » y a encore ajouté l’intention de nuire et raffiné la cruauté. Eclate une dispute, s’installe un malentendu, vous encaissez la parole qui vexe, le coup de poing qui fait mal. Vous rendez à cet « ennemi passager ou tenace » la monnaie de sa pièce.

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A moins de préférer une froide vengeance. Vous sentant en position inférieure, vous tentez d’en sortir en dominant votre opposant(e) et en le plaçant à son tour dans une position inférieure. A votre humiliation, réelle ou imaginée, succède celle de l’autre. Tous les jours, au travail, en famille, mais aussi dans le monde éclatent ces circuits infernaux de dominants et dominés et ces escalades de la violence car on peut malheureusement répéter ce cycle M-m à l’infini. Ni notre éducation ni l’enseignement ne nous ont appris à nous placer au même niveau que l’autre. Il nous faut toujours ce petit grain enivrant de la supériorité, aussi morbide que le complexe paralysant de l’infériorité. C’est la nature humaine, l’histoire de l’homme, dit-on...

C’est la raison pour laquelle si souvent la poignée de mains après un accord négocié selon le modèle M-m est molle comme une éponge. Une des parties a le sourire arrogant, l’autre rit jaune. Parce que les pourparlers n’ont pas été francs les uns se sentent encore humiliés et leurrés. On s’étonne ensuite que les combats repartent de plus belle, on crie au scandale parce que la partie se sentant humiliée a renié sa parole.

Appliquer au contraire le principe de l’équivalence, c’est-à-dire donner la même valeur à l’autre est lui rendre sa dignité, même s’il s’est montré odieux. Point n’est besoin d’humilier l’autre pour se sentir soi-même soulagé. Personnellement, cette attitude m’empêche, et ce n’est pas une mince affaire, de me renfermer sur moi-même dans la culpabilité et la rancoeur, les pires drogues de la violence.

Un accord équivalent se débat dans le franc-parler, passe par une révolte constructive. De tels négociateurs ont l’art du geste et de la parole, la franchise du regard, la complicité qui se mérite. Les arguments de chacun sont d’abord écoutés avec attention par la partie opposée. Ensuite on se met à réfléchir aux causes : pourquoi l’autre a-t-il agi avec violence ? On se place, ne fût-ce que quelques instants, dans la peau de l’ennemi et on médite une batterie de solutions possibles. On évite la surenchère des revendications car elles peuvent rouvrir des cicatrices. On décèle la souffrance, la honte, la haine de ses ennemis. On se remet à argumenter avec un mélange de charisme et de sincérité. On explique pourquoi on a agi en attaquant et réagi par des représailles. Le modèle de l’équivalence (E-model) se base sur ses arguments propres et les arguments de la partie opposée que l’on transcende ; un rôle impossible à réaliser si on n’a pas bien écouté l’autre.

La non-violence active est l’énième oeuf de Colomb, mais il n’est encore pondu que rarement. Cela tient à diverses raisons : la non-connaissance d’abord. Une formation par BD, vidéos, ateliers ou films pourrait y remédier. Ces sessions de quelques jours devraient être présentées à l’école, dans un cours de relations internationales, dans les journées d’étude d’un parti politique, une entreprise, une ONG, un syndicat ou organisation internationale, un parlement. Ensuite la non-motivation, qui se traite par l’écoute du témoignage de ceux et celles qui essayent de vivre cette relation équivalente tous les jours. La peur enfin, qui s’évanouit dans une spiritualité rebelle et pacifique.


Reginald Moreels


Voir en ligne : Wikipedia.org

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