Il s’agit d’une occasion unique dans l’histoire de l’époque. Jusque là, les villes n’étaient que des bourgades qui s’étaient progressivement développées dans la plus grande anarchie. Athènes, par exemple, était composée d’un enchevêtrement de rues, véritable labyrinthe qui avait vu le jour sans que nul ne tienne compte d’un plan d’ensemble.
Etre chargé d’ériger dans sa totalité une ville de taille moyenne, c’était se voir offrir une page blanche où inventer LA ville idéale. Hippodamos saisit l’aubaine. Il dessine la première ville pensée géométriquement. Il ne veut pas seulement tracer des rues et bâtir des maisons, il est convaincu qu’en repensant la forme de la ville, on peut aussi en repenser la vie sociale.
Il imagine une cité de 5040 habitants, répartis en trois classes : artisans, agriculteurs, soldats. Hippodamos souhaite une ville artificielle, sans plus aucune référence avec la nature avec au centre un acropole d’où partent douze rayons la découpant tel un gâteau en douze portions. Les rues de la nouvelle Milet sont droites, les places rondes et toutes les maisons sont strictement identiques pour éviter toute jalousie entre voisins. Tous les habitants sont d’ailleurs des citoyens à part égale. Ici il n’y a pas d’esclaves.
Hippodamos ne veut pas non plus d’artistes. Les artistes sont selon lui des gens imprévisibles, générateurs de désordre. Poètes, acteurs et musiciens sont bannis de Milet et la ville est également interdite aux pauvres, aux célibataires et aux oisifs.
Le projet d’Hippodamos consiste à faire de Milet une cité au système mécanique parfait qui jamais ne tombera en panne. Pour éviter toute nuisance, pas d’innovation, pas d’originalité, aucun caprice humain. Hippodamos a inventé la notion de "bien rangé". Un citoyen bien rangé dans l’ordre de la cité, une cité bien rangée dans l’ordre de l’Etat, lui-même ne pouvant être que bien rangé dans l’ordre du cosmos.